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Lu pour vous* : Les conditions de travail (numériques) en Europe

*Synthèse garantie sans IA générative : les analyses proposées incombent uniquement à l’autrice de ce texte et à l’interprétation qu’elle a pu (et surtout voulu) faire des œuvres mentionnées 



« Accompagner la "transformation digitale" : du flou des discours à la réalité des mises en œuvre »

Cet article de recherche s’appuie sur l’étude European Working Conditions Survey 2024 [1] .

Depuis 1990, Eurofound [2] réalise régulièrement des enquêtes d’ampleur sur les conditions de travail en Europe [3] , à partir d’entretiens menés auprès de plusieurs dizaines de milliers de personnes représentatives de la main d’œuvre européenne [4]. La dernière édition est sortie en septembre 2024. Elle repose sur le retour de plus de 36 000 travailleurs issus de 35 pays et passe au crible la qualité de l’emploi à travers plusieurs variables :

environnement physique et social de travail, temps et intensité du travail,

compétences et autonomie, perspectives d’emploi et de carrière, revenus et récompenses.

Je vous en propose un condensé au prisme des enjeux liés au numérique.


Dans les grandes lignes

La comparaison avec les éditions précédentes révèle des améliorations à plusieurs niveaux : réduction des longues journées et semaines de travail [5], plus grande flexibilité du temps de travail, meilleur accès à la formation, plus forte capacité à développer ses compétences et plus grandes perspectives de carrière. Le score de bien-être est ainsi en légère hausse.

Des paradoxes ressortent toutefois.

Si le temps de travail se réduit, l’intensité du travail, elle, s’accroît. Et si la liberté d’action augmente, Eurofound note également « une diminution préoccupante de la capacité des travailleurs et des travailleuses à influencer les processus de travail collectifs et à appliquer leurs propres idées ». La monotonie du travail est également en hausse depuis 1995.


Par ailleurs, des points noirs identifiés depuis longtemps persistent voire s’accentuent, comme les différences de genre : si les femmes bénéficient généralement d’un meilleur environnement physique de travail que les hommes, elles sont en revanche soumises à un environnement social de plus en plus défavorable (comportements humiliants, violences verbales, intimidations, harcèlement, etc.) alors qu’il s’améliore pour les hommes. Pour la première fois, elles déclarent des niveaux plus élevés d’intensité de travail que les hommes : elles sont plus susceptibles de faire face à un rythme de travail soutenu, à des interruptions fréquentes et à des exigences émotionnelles plus élevées. Elles ont également moins de latitude que les hommes sur leurs horaires et moins qu’eux l’opportunité d'utiliser et de développer leurs compétences.

D’autres populations apparaissent également plus fragiles, comme les jeunes, les seniors et les personnes faiblement qualifiées.


En parallèle, de nouveaux risques émergent de concert avec les grands défis contemporains, comme le changement climatique (plus forte exposition des travailleurs et travailleuses à la chaleur) mais également le développement des technologies numériques.


Les impacts du numérique

La plupart des questions relatives au numérique sont cependant récentes (la question du télétravail par exemple n’a été intégrée que post-covid dans les grilles d’entretien) : elles ne peuvent donc faire l’objet de comparaison avec les éditions précédentes. Les impacts organisationnels du numérique touchent cependant des dimensions préexistantes (environnement de travail, équilibre entre vie professionnelle et vie privée, horaires de travail) qui dessinent des évolutions tout en nuance, sur lesquels il convient de rester vigilant.


Les dangers de la posture assise

Concernant l’environnement physique dans lequel est exercé l’activité professionnelle, Eurofound note qu’une « part importante de travailleurs » (40%) déclarent rester assis pendant de longues périodes (la moitié ou les trois-quarts de leur temps de travail). Un phénomène que le rapport relie directement à la « numérisation du travail ».

C’est désormais le troisième facteur de risque physique après les gestes et mouvement répétitifs puis les positions fatigantes ou douloureuses. Ce phénomène a déjà été épinglé récemment par l’agence européenne pour la santé et sécurité au travail [6], qui place la posture assise prolongée au premier rang des risques émergents sur les lieux de travail. Cette posture assise peut en effet entraîner des troubles musculosquelettiques (douleurs dorsales, cervicales, etc.) mais aussi accroître la sédentarité (multipliant les risques de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2 et d’obésité) [7].


Une déstabilisation de l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle ?

Les données recueillies montrent que le télétravail s’accompagne « d’un brouillage des frontières entre vie professionnelle et vie privée » qui se traduit concrètement par le fait de travailler ou d’être contacté sur son temps libre [8]. Cette situation peut conduire certain·es salarié·es, « dans un petit nombre de cas », à modifier leurs activités privées et familiales pour répondre aux exigences professionnelles. Cette intrusion du travail dans la vie personnelle est plus marquée chez les femmes que chez les hommes.

Pour autant, l’équilibre des temps sociaux s’est amélioré depuis 2010 (certes lentement mais régulièrement) et ce sont davantage les femmes qui déclarent bénéficier d’une bonne adéquation entre leur emploi et leur vie privée (85 % contre 82 % des hommes en 2024).

Au-delà du genre, la profession exercée a également un fort impact. Les travailleurs et travailleuses agricoles (71 %) et les employé·es du secteur des services et de la vente (78 %) déclarent les taux d’adéquation les plus bas tandis que les employé·es de bureau (89 %) et les professions libérales (86%) ont les plus élevés. Les employé·es de bureau sont également les personnes dont les temps de famille sont les moins affectés par le travail (9%), contrairement aux cadres, aux employé·es des services et de la vente (15%). Les cadres affichent également un niveau d’inquiétude élevé envers leur travail durant leur temps libre (25 %, le deuxième taux le plus élevé après les ouvriers et ouvrières agricoles à 29%).

Concernant les horaires de travail, les majorités des travailleurs et travailleuses (56%) en sont satisfait·es. Près d’un tiers souhaiteraient cependant travailler moins d’heures « à condition de pouvoir choisir librement leurs horaires et de prendre en compte leurs besoins de subsistance » (seul·es 11 % souhaiteraient travailler plus longtemps, principalement chez les jeunes et les personnes à temps partiel).


Et l’IA dans tout ça ?

« Malgré le battage médiatique considérable autour de l'IA générative », seul·es 12 % des travailleurs et travailleuses déclarent utiliser ces outils dans leur travail (davantage chez les hommes et les jeunes). Ce taux d’usage varie cependant considérablement selon les pays : de 5 à 20 %. La France, elle, se situe à 9 % d’utilisateurs et utilisatrices. 91 % des travailleurs et travailleuses français·es ne les utiliseraient donc pas...du moins c’est ce qu’ils et elles disent (les pratiques de « shadow IT » semblent en effet rester prépondérantes en France [9]).

La gestion algorithmique du travail ne concerne également qu’une minorité de travailleurs et travailleuses, qu’il s’agisse de surveiller leurs performances (16%), de répartir leurs tâches (17%) ou de planifier leur temps de travail (10%).


Au final, Eurofound note que l’impact des technologies sur l’emploi et le travail « semble plus positif qu'on ne le pense généralement ». Les travailleurs et travailleuses interrogé·es déclarent en effet que la technologie crée plus souvent des tâches qu'elle n'en supprime et facilite les interactions entre les personnes. On peut se réjouir que le numérique ne nous vole pas encore notre travail ni ne remplace nos collègues humains (du moins pour le moment). Il pourrait cependant y avoir une corrélation entre cette augmentation du nombre de tâches à réaliser et d’interactions à gérer « grâce » au numérique et l’intensité accrue ressentie malgré la baisse du nombre d’heures travaillées. Ces technologies nous permettraient avant tout de faire plus de choses plus vite...au risque d’un épuisement grandissant.


Les attentes prioritaires au travail

L’évolution du rapport au travail et les attentes qui en découle font couler beaucoup d’encre depuis quelques années, particulièrement depuis l’arrivée de la « génération Z » sur le marché du travail. Ces attentes varient en effet en fonction de l’âge mais également du genre comme le révèle ce rapport. Par ailleurs, comme le souligne à juste titre Eurofound, « ce n'est pas qu'une question d'argent ». Le salaire et les avantages financiers n’apparaissent en effet en première position que chez les hommes et jusqu’à 54 ans. Dans les autres populations (hommes de plus de 54 ans et femmes jusqu’à 64 ans) c’est un environnement de travail sûr pour la santé mentale et physique qui est avant tout recherché (et qui arrive également en deuxième position chez les hommes de 54 ans et moins). Vient ensuite un environnement de confiance.


Figure 1 – Les aspects du travail qui comptent le plus, selon le genre et l’âge

Les aspects du travail qui comptent le plus, selon le genre et l’âge
Source : Eurofound (2025)

Finalement, un environnement de travail sûr pour la santé mentale et physique et un climat de confiance sont les aspects les plus importants pour 70 % des travailleurs et travailleurs européen·nes. Effectuer un travail respectueux de l'environnement arrive en revanche en bas de la liste (42%). Entre les deux, une majorité recherche un travail enrichissant qui leur offre la sécurité de l’emploi tout en ménageant leur charge de travail (63 à 64%) mais qui leur offre également l’occasion d’apprendre et de développer leurs compétences (50%) en leur permettant notamment de prendre initiatives (48%).


Les technologies numériques peuvent avoir une incidence sur nombre de ces attentes, qui sont autant gages de fidélisation que d’efficience : il ne peut y avoir de qualité du travail sans qualité de vie au travail, et inversement [10].

L’enjeu dans ce domaine est donc de favoriser des usages numériques qui soutiennent ces attentes, alors qu’elles semblent actuellement entravées sur de nombreux plans comme en témoignent les potentiels risques physiques induits par la numérisation, l’intensification du travail, la monotonie de l’activité ou encore la capacité de plus en plus faible des travailleurs et travailleuses à influencer les processus collectifs. Tout un programme pour intégrer les révolutions technologiques (que ce soit l’IA ou les autres) en ayant les bons enjeux en tête.



[1] Eurofound (2025). European Working Conditions Survey 2024 : first findings. https://www.eurofound.europa.eu/en/publications/all/european-working-conditions-survey-2024-first-findings

[2] Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail

[3] L’Europe ne se limite pas ici à l’Union Européenne et intègre, au-delà des États membres, des pays

[4] Eurofound s’appuie ici sur la définition du Bureau International du Travail : sont considérées en emploi toutes les personnes ayant travaillé pour un salaire ou un bénéfice pendant au moins une heure au cours de la semaine précédant l'entretien

[5] Plus de 10 h par jour et de 48 h par semaine

[6] Euopean Agency for Safety and Health at Work (2024). European Survey of Enterprises on New and Emerging Risks (ESENER). https://osha.europa.eu/en/publications/first-findings-fourth-european-survey-enterprises-new-and-emerging-risks-esener-2024 

[7] Canivenc, S./Mailoop pour l’OICN (2025). « Technologies numériques et risques professionnels ». Panorama des connaissances #2. https://www.infobesite.org/panoramas-des-connaissances-edition2025

[8] Notons ici que le temps dit « libre » ne l’est pas toujours, notamment lorsqu’on a des responsabilités familiales (parentalité, aidance, etc.). Voir à ce sujet CSE (2024). Articulation des temps de vie professionnels et personnel : de nouveaux défis. https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2024/2024_06_articulation_temps_vie.pdf

[9] Lentschner, K. (2025). « ’’Shadow AI’’ : L’usage clandestin de l’IA, un vrai défi pour les entreprises ». Le Figaro, 10 juin 2025. https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/l-usage-clandestin-de-l-ia-un-vrai-defi-pour-les-entreprises-20250609 

[10] Clot, Y. (2010). Le travail à cœur, Pour en finir avec les risques psychosociaux. La Découverte.

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